Monday, November 12, 2007

Un ordinaire

(A Michel H.) Alors je dis oui, foutre Dieu, je comprends, c’est clair, limpide même que je rajoute, c’est la vérité en marche qui m’écrase comme la charge d’un Panzer, je suis comme en transe tellement que c’est vrai, j’ai l’impression que ça m’éblouis tant que Jésus est descendu de la croix se planter en face de moi et que c’est lui et pas Brady qui me parle. « Je suis pas une case », qu’il dit, « je suis pas une case, tu comprends ? ». Brady, il en pouvait plus. Fallait que ça sorte tellement que ça lui bouffait la conscience, comme un ver solitaire entrain de lui sucer le pancréas. « Je peux pas être une case, non je peux pas », dit Brady. Non je lui réponds, t’es pas une case et moi non plus. En tout cas, moi je le saurais, parce que je suis du genre malin, une vieille guenon à qui on pas apprit à faire la culbute. Je sais pas ce que c’est que d’être une case à vrai dire, et je comprends rien aux jacasseries de Brady qui pleurniche au-dessus de sa bière comme Bambi après sa première cuite, mais je sais que j’en suis pas une. Je veux dire, sinon je le saurais. Mais Brady ça lui fout les foies, je le vois à sa tête de fouine qui se creuse, à ses fossettes qui tremblotent comme de la gelée et à sa façon de tirer sur son mégot à s’en brûler le pouce. Il y a une expression que j’aime bien, « faut pas pousser mémé dans les orties », je la sors tout le temps, à hue et à dia comme j’ai lu l’autre jour dans Playboy, c’est ma carte de visite en quelque sorte, je la balance quand je sais pas quoi dire et ça en jette foutrement c’est moi qui le dit. Alors je lui dis à Brady, Brady mon vieux faut pas pousser mémé dans les orties. Il me répond que je dis n’importe quoi et que je comprends rien, ce qui est vrai mais je démens par principe et par fierté, et comme je sais pas quoi dire pour me blanchir, je lui dis de nouveau à Brady, Brady faut pas pousser mémé dans les orties. Alors il me dit que je débloque mais que c’est pas ma faute, c’est la faute à la Heineken, c’est de la pisse coupée à l’orge et c’est ça qui me sape la cervelle, tandis que lui il tourne toujours à la Kro, et que ça lui remet les idées bien en place comme s’il venait juste de gagner le Nobel ou comme après une bonne douche. Je m’abstiens de lui faire remarquer qu’il pue comme une fosse septique et qu’il a jamais rien gagné de sa vie, même pas un SMIC. Mais cette dernière remarque s’applique aussi à mon cas et je me dis si ça se trouve je pue autant que Brady, alors je me renifle un coup sous les aisselles, un petit coup de groin discret, et je vous le dis à vous, moi aussi je pue, c’est une horreur. Pour le coup ça me la coupe cette odeur, parce que je la comprend pas, je pige pas d’où elle vient et comment elle fait pour s’accrocher sous mes bras à ce point-là. C’est Cliffhanger sous mes aisselles. Ça pue plus encore que le cul de mon chien qui est pourtant très propre. Brady il me relance, il me dit qu’il est pas une case comme si j’avais pas compris, mais en fait j’ai pas compris, et que ça peut pas se passer comme ça. Il se rallume une cigarette sans m’en proposer une alors qu’il sait que je fume trois fois plus que lui et que je me relève la nuit pour cracher des glaviots tout noirs dans les chiottes. Il me sort que ça lui est tombé dessus alors qu’il était entrain de disposer des câpres sur sa 352e pizza de la journée, pour un client américain qui voulait une « Chicago spéciale ». Je vais pour ouvrir la bouche et dire quelque chose, mais Brady il me laisse même pas le temps d’armer la première voyelle. Il me dit qu’il était là en cuisine avec ses chaussures blanches Scholl de grand-mère et son sac plastique sur la tête entrain de tâter la pâte et de placer les câpres et de se demander s’il fallait mettre des anchois aussi sur la « Chicago Spéciale », parce que à force d’en faire, on finit par oublier il dit. Je réponds c’est bien vrai, c’est pareil pour la masturbation. Mais ça fait pas marrer Brady. Il continue à me parler de ses anchois et de ses câpres et de ses olives et franchement j’en ai rien à secouer de sa pizza. Puis il me dit qu’il entend à la radio une grosse ponte parler des « gens ordinaires ». Le bonhomme il est aussi blindé de diplômes qu’une camionnette de la Brink’s. Brady me dit, le gars il savait de quoi il causait, le genre à te sortir des phrases longue comme ma queue tu vois. Oui je dis, je vois très bien, même si je sais que ce qu’a Brady entre les jambes tient plus du mikado que de la grosse Bertha. Mais je le laisse continuer parce que ma tête commence déjà à me peser alors qu’elle boxe pourtant en catégorie poids plume. Peu importe, Brady il lâche rien. Il m’explique que le type en question il est en rogne, remonté comme Marx le chien de Brady lorsqu’il a chopé son cancer de l’anus et qu’on pouvait plus le caresser sans se faire mordre l’arrière-train. J’ai lui ai toujours dit à Brady que mon clébard à moi il était plus propre que le sien. Mais depuis le coup des aisselles je suis plus trop sûr, je me dis faut que je vérifie ça en rentrant, je peux pas rester sur un malentendu pareil, ça me tuerais à coup sûr. Brady dit que le mec il expliquait que les gens ordinaires il les casait dans ses bouquins. Vrai, c’étaient des statistiques les gens ordinaires, des petites cases à gratter pour enfourcher le jackpot. Et puis, ils étaient cons. Tu comprends il me dit ? Non, je comprends pas parce que je me sentais pas franchement con alors que j’étais sacrement ordinaire pourtant. Mais encore une fois je dis rien, parce que je suis ni curé ni psy et que les tourments de l’âme comme on dit, c’est le cadet de mes soucis. Alors Brady il continue à causer, il me dit que l’homme à la radio il supporte plus d’entendre tout le temps parler les gens ordinaires sur tout et n’importe quoi, et il sort des mots que Brady il a jamais entendu de sa vie, et pourtant Brady il en a lu des choses. On croirait pas à le voir comme ça dans sa chemise de bûcheron québécois, mais moi je sais que Brady il a de la culture plein la culotte. Et le voilà qui me sort qu’il comprenait plus ce qu’il entendait, c’était du Français pourtant, il en était sûr, mais à ses oreilles ça sonnait comme du mandarin. Il en perd ses câpres tellement il est sonné, comme si Mike Tyson venait de lui croquer l’oreille. Et alors il comprend, il est une personne ordinaire, et c’est tout Brady qui s’effondre sur le linoléum javellisé, la main sur le cœur qui bat comme il a jamais battu de sa vie, même pas quand sa maman l’a recraché entre ses deux cuisses. C’est pas que Brady il se croyait supérieur, simplement il pensait qu’il valait un peu mieux que ça. Mieux qu’une case dans un bouquin. Il pensait sincèrement qu’il était quelqu’un. Un petit quelqu’un, mais un quelqu’un quand même. Mais lorsque le spécialiste lui a casé toute son ordinarité en pleine poire, il s’est senti chanceler sur ses Scholl et il s’est écroulé comme une souche. Et deux litres de bière plus tard, je peux pas dire qu’il se sente mieux. Alors je lui dis que d’être ordinaire c’est pas si mal et que je m’en sens pas plus con pour autant. Mais il n’y a rien à faire, j’ai jamais vu mon Brady dans un tel état, il me dit qu’il est con, que je suis con aussi même si je prétend le contraire et c’est bien pour ça justement que je suis con. Dans ma tête ça cogne très fort, j’ai jamais autant cogité de ma vie, même quand je me suis fait prendre en flagrant délit d’ébriété par mon ex-femme, qui depuis m’a quitté pour mon ex-charcutier, qui entre temps s’était déjà fait la malle avec mon ex-plombier. Évidemment, j’ai déménagé et j’ai bon espoir de retrouver et ma femme et un bon charcutier et un plombier honnête. Mais là n’est pas le propos. Le propos c’est Brady l’ordinaire qui raconte à son plus vieux pote tout aussi ordinairement ordinaire que lui qu’il est le dernier des ordinaires. Il y croît dur comme fer, parce que le mec qui a dit ça il a les diplômes pour le dire. Et que pour Brady et moi l’école se résumait à une aventure sans qualification. Mais tout ce que je sais aujourd’hui, et même si je sais pas grand-chose mais je le sais bien, c’est pas l’école qui me l’a apprit. Et j’en vaux bien un autre même si je sais que je vaux pas plus que lui. Alors je dis à Brady, et ça me vient comme ça et je trouve ça joliment beau même si ce sont avec mes mots à moi que je le dis, mes petits mots tout ordinaires et qui valent pas grand-chose, mais ce sont les miens et j’y tiens, je lui dis à Brady comme ça me vient, « le diplôme fait pas la vérité Brady, c’est la vérité qui fait que le diplôme devient autre chose qu’un simple bout de papier ». Et pour la première fois de la soirée, je vois Brady sourire.

4 Comments:

Reno said...

"C'est bon ça!" Je transmets de suite l'hommage à Michou himself. Sûr que ça va faire bouilloner sa matière grise...

Anonymous said...

Bonjour Reno. Je désire faire ta connaissance. Qui es tu?

Anonymous said...

Un camarade de classe et néanmoins ami de Flo. Enchanté anonymous!

Anonymous said...

un ovni. Merci à l'auteur. J'ai adoré

s