Wednesday, January 03, 2007

Pina colada pour un raïs déchu

- Maître Nicolas…une autre pina colada s’il vous plaît ! - Tout de suite Monsieur H. Plage de sable fin, fin et blanc, blanc et chaud. L’émeraude de la mer, la mousse de diamants, l’écume de rubis, les couronnes d’algues. Procession de cocotiers courbés servilement vers l’horizon. L’horizon qui prête à confusion : est-ce la mer qui embrasse le ciel, ou le ciel qui la caresse ? Ray ban, épaisse moustache plissée sur une lèvre supérieure souriante découvrant une rangée de dents jaunies par trente années de cigares cubains. - Votre pina colada monsieur. - It’s about time ! Non loin de là, s’étend la pointe de la Floride. Ces idiots s’apprêtent à célébrer ma mort, s’ils pensent que ça changera quelque chose ils se fourvoient se dit notre homme en claquettes, bermuda, chemise à fleurs honoluluiennes, chapeau de paille (manque-t-il quelque chose à ce descriptif ?) Maître Nicolas revient, un ordinateur portable sur un plateau (en argent ?). - C’est l’heure monsieur. - Déjà ! voyons un peu cela. Je vous en prie, restez donc pour le spectacle. Gros doigt sur petit bouton, ce dernier vire au bleu, clignote puis se stabilise. L’écran s’ébroue, se crispe, s’illumine. Nos deux hommes se tortillent d’impatience, maître Nicolas sirote subrepticement le cocktail de notre aimable « réfugié politique », ce dernier allume un cigare roccosifredien. - Etes-vous certain qu’il y a du wifi par ici? - Affirmatif Monsieur H. Une connexion d’exception pour un invité d’exception. - Vous flagornez maître Nicolas, vous flagornez ! (Sourires complices) - Ça y est, on capte ! (c’est Monsieur H. qui s’écrit) - Nous avons plus de chance de le trouver sur quelle chaîne selon vous ? La BBC ou CNN? - J’ai peur que les chaînes américaines ne soient censurées. Non je préfère utiliser mon satellite personnel. - Votre satellite, très classe ! - Oui il m’en reste encore quelques-uns, ces salopards ne m’ont pas entièrement dépouillé. Le soleil s’allume une cigarette et disparaît derrière un épais nuage de fumée azurée. Le peuple des vagues marines s’agite de curiosité, les cocotiers se penchent au point de rompre afin d’obtenir un morceau du spectacle. Les oiseaux et les insectes se déchiquettent et s’entretuent. - Monsieur H. permettez-moi de vous poser une question indiscrète ? - Faites mon ami ! - Comment a-t-il pu accepter de prendre votre place? - Qui donc ? - Mais votre sosie - C’est qu’il n’a pas eu le choix. - Que voulez-vous dire ? - Ils l’ont capturé, pensant certainement que c’était moi. - Voyons, vous savez pertinemment qu’il existe aujourd’hui des moyens pour s’assurer de l’identité de quelqu'un. - De vous à moi cher maître Nicolas, je pense que ça faisait leur affaire d’avoir un bouc à misère. - Vous voulez dire un bouc émissaire ? - Oui c’est cela même. Ils savent très bien qu’ils ne m’auront jamais, et au fond ils s’en contrefichent. Tout ce qui les préoccupe c’est l’adhésion de la communauté internationale. Ma capture légitime leurs actions, ma mort leur hisse la couronne. Les voilà maître chez moi maître Nicolas. Un temps. Maître Nicolas demande timidement. - Pardonnez mon incorrigible curiosité mais vos sosies, vous les trouvez-vous ? - Il existe une agence spécialisée dans tout ce qui a trait à l’imposture, aux sosies, au déguisement et à l’espionnage. - Oh ! et où peut-on la trouver. - Ils ont un centre de recherche à Losse-en-gelesse et un magasin à Nouillorc mais je préfère passer mes commandes en ligne. - En ligne ! c’est possible ? - Possible et facile ! vous envoyez une photo, vos mensurations, poids, etc. (Un temps) Vous chaussez du combien ? - Euh… du 46, pourquoi ? - Ils ont une vaste gamme pour les 46, moi-même je chausse du 48 et j’y trouve mon bonheur. - C’est incroyable ! cela pourrait bien changer ma vie. Plus de complications ! si je desire partir en vacances, je mets mon sosie au travail, lorsque l’entrecuisse de ma maîtresse m’appelle, je place mon autre moi au lit avec ma femme… - Je me méfierais à votre place pour ce qui est de mettre votre sosie dans le même lit que votre femme. J’ai fait l’erreur de tenter l’expérience et depuis, bizarrement, ma femme n’a plus jamais été satisfaite lors de nos giboulées nocturnes. - Vous avez certainement raison… mais alors, peut on l’asexuer ? - Je vous demande pardon ? - Son sosie, peut-on l’asexuer ? - Euh.. et bien… c’est que je ne me suis jamais renseigné à ce sujet… mais de toute manière votre femme s’apercevrait que ce n’est pas vous. - Ah oui… je n’avais pas pensé à cela… le problème reste en suspens…. Comment faire alors ? Un temps. Le soleil réapparaît. Deux cocotiers se sont rompus à force de s’être trop penchés en avant. Ils gisent à même le sable et déjà des crabes entament une petite gigue sur leur tronc. Ça fait : claccklickackolckal ! Soudain Monsieur H. s’exclame : - Ça y est, j’ai l’image sur le satellite ! je m’aperçois, je traverse la cour de la prison, je suis entouré de trois, non, cinq bourreaux… j’ai vraiment une gueule de déterré, on dirait la mine d’un condamné à mort (Maître Nicolas est bien le seul qui ne rit pas). Je suis sur l’échafaud, la corde me nargue, me tourne autour tel un cobra en rut, m’enlace tel un boa taquin, me serre telle une femme aimante, me retient dans le vide tel… Clac ! mon cou s’est brisé. Les gens applaudissent, ils sablent le champagne les salops ! Je suis mort. C’est étrange de voir des gens célébrer votre mort, ça fait mal au cœur. Plus étrange encore de se savoir mort aux yeux des gens alors que l’on est en pleine forme. Il se tourne vers maître Nicolas. Le bonhomme s’est endormi. Monsieur H. le réveille. - Hein quoi ? ça y est c’est terminé ? oh non j’ai tout raté ! - Ce n’est pas la fin du monde. Allez plutôt nous chercher une bouteille de votre meilleur champagne. Je veux me saouler la gueule avant de rencontrer mes cerbères !

1 Comment:

Flo said...

"Les gens s'attendent à ce que nous échouions. Notre mission est de dépasser leur attente", George W. Bush. Voilà pour l'incipit.

Très fort et très drôle cette petite composition. "Le soleil s’allume une cigarette et disparaît derrière un épais nuage de fumée azurée" - magnifiquement imagé. Et l'idée sur l'agence de sosies (cf. discussion sur les pointures), excellent. Bien mené, rondement ficelé, et disons le pas pas du tout classique ou alors classiquement absurde à moins que ça ne soit absurdemment classique, cette pina colada se laisse boire cul sec. La noix de coco est bien dosée, on sent très légèremment le goût du rhum blanc et brun et le jus d'ananas fond tout seul. (Parenthèse: Histoire de la Pina Colada pour les historiens alocooliques: inventée le 15 août 1954 par "Don Ramon 'Monchito' Marrero", un barman de l'hotel Hilton à San Juan (Puerto Rico). Son but était de restituer toutes les saveurs de Puerto Rico dans un seul verre en insistant particulièrement dans le jus d'ananas frais des fermes de Puerto Rico. Après plus de 3 mois d'essais, de dosages, et de nombreux mélanges malheureux, il s'est arrêté sur la recette de la piña colada (qui signifie "ananas pressé"), qu'il a servi à de nombreux résidents de l'hôtel, comme John Wayne, Gloria Swanson... Il serva ce Cocktail pendant trente cinq ans comme barman au Caribe Sol et devait connaître la consécration lorsque en 1978, Coco Lopez, fabricant de crème de noix de coco originaire de Porto Rico, a marqué la vente de la 3 millionième Piña Colada en offrant un téléviseur de couleur à Marrero. Le même jour, il a été honoré et le gouvernement a déclaré le Piña Colada la boisson nationale de Porto Rico. Fin de la parenthèse).
Le dialogue est bien construit et met en avant la complicité entre M. H et Maître Nicolas (hilarant coup du wifi ) qui ressemblent fort à deux larrons en foire. Les descriptions de cette Floride paradisiaque (pour une fois non balayée par un quelconque cyclone aux consonnaces féminines ) permettent de créer une asymétrie humoristique de qualité entre le lieu et le propos qui est du plus bel effet. Enfin, l'assoupissement au moment crucial (et tant attendu) de Maître Nicolas finit de souligner tout l'absurde et le grostesque de la situation - "ce n'est pas la fin du monde" dixit un supposé moribond! Et la toute fin qui se boucle sur une ouverture et sur une série de questions que se pose forcémment le lecteur assène un hourra final à votre humble narrateur qui, vous l'aurez compris, est férocément séduit.

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