Wednesday, November 05, 2008

Ma rue

Ma rue n’a aucune prétention. Elle est terne et grise et un puis un peu vieille, peut-être. On y trouve ce qu’on peut y trouver dans n’importe quelle rue un peu sale de n’importe quelle ville pas vraiment propre. Des bouts de choses, des bribes de rien un peu grasses qui sans doute dissimulaient les rondeurs d’une viennoiserie quelconque. Des mégots jonchent le bitume, certains brûlés jusqu’au goudron, d’autres tout juste fumés, du bout des lèvres. On y croise des rebus en formes d’anagrammes, des tessons de bouteilles quelque peu mystérieux, des runes cachées sous des emballages lyophilisés, des énigmes insolubles, comme le destin de cette chaussure sans lacets. On y voit des petites histoires faméliques, sevrées au silence, comme celle de la façade du numéro 22.
Certains regardent ma rue d’en haut, accoudés au balcon, d’autres la regardent de haut, dressés sur l’asphalte, car elle peut être triste, pauvre, chiche, mal fagotée, malheureuse, sans doute. On la piétine, on la foule de mille et un pas sans jamais y laisser la moindre empreinte, on l’emprunte pour aussitôt bifurquer à droite ou à gauche, vers le boulevard ou l’artère. Ma rue est un lieu de passage, une obligation que la ville impose au piéton, presque par procuration. On en suit le dessin, rectiligne et droit, comme découpé au cordeau dans un bout de goudron, qui sépare un immeuble d’un autre, une rive d’une autre. Entre ces deux horizons, une langue : le macadam. Idiome étrange aux voyelles écorchées et aux consonnes caduques, on s’y éraille facilement la glotte quand on y évoque le pavé.

Certains pensent que ma rue est vaine. Pas plus qu’une autre, puisqu’elle n’a pour unique pédanterie que de relier le boulevard ou l’artère. Entre ces deux points bien définis se découvre un espace plus incertain, frappé tous les cinquante mètres de six bandes blanches et rectilignes qui ne servent qu’à signaler à l’automobiliste qu’il doit céder le passage au piéton. Ma rue est aimable, sans doute. Il ne faut cependant pas lui chercher querelle. Certains s’imaginent que ma rue n’est plus, qu’elle ne sert que d’équerre sur laquelle reposent le boulevard et l’artère. Ma rue, elle, ne parle plus. Alors elle n’offre aucune réponse aux certitudes.
Dans ma rue passent de jolies blondes sur des bicyclettes usées. Leurs bottes pédalent dans le vide et le châssis du plateau grince des dents sous leurs pieds. Une écharpe flotte au vent, brodée aux motifs de l’espoir : points verts sur noeuds blancs. Elles sont belles ces jolies blondes, malgré tout. Mais des mignonnes, ma rue en a vu passer des milliers. D’ailleurs, du temps de sa jeunesse, on s’amourachait facilement d’elle. On la courtisait comme une avenue, on lui donnait du Madame tandis que par fausse pudeur juvénile elle battait des cils. Et maintenant ma pauvre vieille rue, la voilà bien seule, bien sèche, bien sotte.
Certains se regardent gravement dans les glaces du numéro 22. C’est bien là l’unique chose qui distingue le 22 de ses voisins les 24, 20 et 73 : des plaques de verres hautaines sans tain à la teinte sépia teignent sa façade ; s’y reflète les graves regards de ces jeunes messieurs et, plus haut, les bras tronqués des résidents accoudés aux balcons. Lorsqu’ils contemplent leur image légèrement défraîchie et pas assez polie à leur goût, certains tapent du talon, crachent, se recoiffent rapidement, remontent leur pantalon ou tirent sur leur pull. On devine une rancoeur certaine dans la réflexion de leurs visages contrits, celle du vent qui s’engouffre et balaie ma rue et plie en deux ces coiffes babéliennes et disperse des mèches de cheveux comme autant de pollens que le bitume s’apprête déjà à butiner. Alors ces jeunes messieurs continuent dignement leur chemin, celui qui, à la première à droite, coupe ma rue en angle droit et leur permet de fuir sur le boulevard, là où même le vent ne souffle plus. Et à la gravité de leurs regards succède le sourire en coin discret d’une jolie blonde qui en sait davantage sur elle-même que l’image que lui renvoie la façade du numéro 22.
Dans ma rue sont plantés des horodateurs, des réverbères, des panneaux en tout genres : sens interdit, stationnement interdit, arrêt interdit, interdiction aux véhicules agricoles, aux voitures à bras, aux véhicules à traction animale, aux troupeaux – y compris en période de transhumance. Ne circulent que des voitures, des motos, des scooters, des vélos, des trottinettes, des ménagères tirées par des teckels, des chihuahuas, des caniches, des mâtins muselés, des pépés aux charentaises patinées, béret vissé sur le crâne, Gitane à la bouche, veste en tweed sur pull en grosse laine d’Ecosse, baguette sous le bras, journal à la main. Parfois la ménagère croise le pépé lorsque, par hasard, ma rue ou leurs pas les réunit sur le même trottoir. La première salue toujours courtoisement, le second grogne, râle ou gronde : il déteste les chiens, sans distinction aucune. Sa mauvaise humeur est clairement perceptible, soudain un gros paquet de fumée jaillit hors de son mégot : ce vieux dragon a la colère éruptive. Ma rue, quant à elle, se moque bien de ces conventions sociales, elle n’en continuera pas moins à traîner ses guêtres, en chaussons ou en sabots, pour son âge, elle n’est guère difficile.
Certains ne connaissent de ma rue que son apparence officielle, pas toujours souriante ou sympathique mais néanmoins digne et sobre, sur laquelle résonnent les cliquetis des talons de bottes ou le feulement un peu spongieux des baskets. D’autres en devinent la mine austère lorsque, la nuit tombée, ils foulent leurs propres ombres et tâtonnent dans le noir en quête de sobriété. Pourtant, les uns comme les autres n’ont de ma rue qu’une image partielle, car elle ne se donne réellement qu’au petit matin, juste avant que le soleil ne se lève. Il faut la voir alors, enturbannée de brume, frileuse et frêle sous la petite bise chagrineuse qui lui arrache un frisson, à peine réveillée, le corps encore emmitouflé sous une couverture de brique. Ma rue baille à s’en décrocher les pavés, s’ébroue et chasse les derniers chats de gouttière qui profitent de sa somnolence pour se nicher au creux des portes cochères. Puis s’ouvrent les fenêtres, on y secoue ses draps, ses nappes, ses fripes, s’entrebâillent les immeubles, on y jette les eaux usagées et savonneuses, on y rince les halls d’entrée, on y ponce les moulures, on y astique les pignons. C’est la toilette de ma rue.
Partout gargouillent les tuyauteries, c’est l’éternel salut de l’eau propre et l’eau sale, de l’eau chaude et de l’eau froide. On y trempe ses doigts rougis de sommeil, ses yeux pochés, ses cheveux gras, on y recrache sa mauvaise haleine, son glaviot, son juron du matin. On s’en asperge le visage, on s’en frotte les joues, on s’en rince les dents. On y humecte les poils de son blaireau, les paumes pleines de mousse et le regard attentif, on y plonge son rasoir, on s’y lave les cheveux, les paumes pleines de shampooing et les yeux fermés parce que ça pique. Puis on se frotte la peau, on en chasse les derniers frissons, les dernières vapeurs, on se sèche les cheveux, on enroule sous le souffle chaud du séchoir de longs rouleaux soyeux que l’on déroule soigneusement, on s’habille face au miroir de la chambre à coucher après avoir jeté un coup d’œil rapide au ciel. On ne peut que deviner ce que ma rue sait déjà. À chaque nouvelle saison, à chaque orage, à chaque tempête, ma rue le sent dans ses articulations, du temps qu’il fait au temps qui est, ses os ne mentent jamais.
Vient ensuite l’odeur du café entrain de bouillir, des toasts dorés sur lesquels fond une noisette de beurre, du papier journal fraîchement imprimé à laquelle se mélangent des relents de parfums, d’après-rasage, de déodorant. Le pain craque sous les dents, le beurre coule sur les lèvres, le café roule dans la gorge, le journal change de page puis de main. Enfin on se lève, on range et plie la cuisine, chaque chose à sa place : la cafetière contre le mur de droite, à gauche du grille-pain, en face du frigo où le beurre est à côté d’un bocal d’anchois, lui-même devant une brique de jus d’orange, lorsque la porte du frigo est fermée, bien sûr. Quant au journal, il disparaît dans un sac ou une mallette et jamais plus il ne reverra la cuisine, du moins jusqu’à la prochaine édition.
Certains ne voient de ma rue que la façade du numéro 22 qui elle-même ne leur renvoie que leur propre image, dès lors ils ne voient réellement de ma rue que leur reflet, c’est-à-dire eux-mêmes. Reflet qui s’empresse de rejoindre l’artère ou le boulevard, là où même le vent ne souffle plus. Si les chats pouvaient parler, ils conteraient bien volontiers autour d’une boîte de thon les ricanements de ma rue, qu’eux seuls peuvent entendre. Ils diraient, les moustaches luisantes de chair rose, les piaffements de ma rue devant ce va-et-vient permanent, ils diraient les éructions, les borborygmes, les fous rires. Certains, à les entendre, penseront que ma rue n’a plus toute sa tête, à moins que ces chats en questions ne soient que de vils gredins, profitant de la naïveté pour soutirer une conserve de thon, auquel cas leur histoire ne serait que le prétexte d’un bon gueuleton, certes riche pour les matous mais peu enrichissant pour les curieux. Bien sûr, ils pourraient interroger directement ma rue, mais pour cela il faut la guetter au saut du lit, de bon matin. Peut-être irait-elle jusqu’à hasarder un bout de voyelle un peu rauque, une bribe de consonne rocailleuse, une demi-syllabe, la moitié d’un mot.
En vérité, ma rue ne parle plus. Elle perd la mémoire, elle ne conserve que quelques rares souvenirs, pas forcément les meilleurs. Elle ne se souvient plus très bien, elle sait juste que les aiguilles ne tourne plus comme il faut. À force de compter les heures, elle a fini par en oublier l’horloge. Alors, ma rue ne dit plus rien, parce qu’en vérité, elle n’a plus rien à dire. Ne reste que son nom, qu’elle ne connaît que parce qu’elle peut encore le déchiffrer, même si pour cela il lui faut ses lunettes. Ma rue est myope, un peu sourde et, pour tout dire, n’a plus vraiment toute sa tête. C’est une veille femme encore digne, mais qui accuse toutefois le coup.

2 Comments:

Anonymous said...

J'aime quand nos lectures nous rendent productifs!
L'exercice est réussi je trouve.
tu donnes vie à ta rue comme tout poète qui se respecte, avec une sensibilité et une attention toute particulière aux détails, aux gestes, aux murmures et aux signes.
Car n'oublions pas que la qualité première de l'homme de lettres c'est de donner à voir au lecteur ce qu'il est incapable de voir par lui-même.

Je tacherai de répéter l'exercice bientot: "tentative d'épuisement de ma résidence stalinienne"?

J.

flo said...

"ma résidence stalinienne"... je relève...

s