Monday, March 17, 2008

« Mais le 2 n'a jamais été un numéro
Parce qu'il est une angoisse et son ombre »
Federico García Lorca, Petit Poème Infini
Lui, il arrive toujours à l’heure. Comme tous les matins, il grogne. Il ne sait même plus pourquoi il le fait. Comme tous les matins, il pousse la porte de son bureau, allume le plafonnier, attend que les néons aient fini de se secouer les étincelles et s’assoit dans son fauteuil. Comme tous les matins, une tasse d’ersatz brûlant l’attend sur le sous-main. Comme tous les matins, il ne cherche pas à savoir qui l’a apportée là, ni quand. Il se contente de boire et de grimacer. Il ne sait même plus pourquoi il le fait, il déteste le goût de la chicorée. Lui, celui qui est assis et qui rouspète parce que les verres de ses lunettes sont embués, c’est Hastings. Le bureau est une surface plane de trois mètres sur cinq. Sur le mur de droite, une étagère qui devrait être pleine mais qui est en réalité vide. Sur le mur de gauche, un cadre. Sous le verre, rien. Certains pourraient y voir une allégorie, mais Hastings, lui, n’y voit rien. C’est à cause de la buée sur le verre de ses lunettes. Le bureau en lui-même n’est qu’une plaque de tôle montée sur deux tréteaux en fer. Sur le sous-main, une tasse d’ersatz brûlant dont il déteste le goût. S’il y avait eu une fenêtre derrière son fauteuil ou a côté du cadre, Hastings aurait peut-être vu le ciel. Mais, il n’y a que quatre murs de grés et derrière de la terre. C’est le privilège de travailler au troisième sous-sol. S’il avait eu un stylo et une feuille de papier, il n’aurait rien écrit car il n’y a plus rien à écrire. Mais, il n’y a que l’étagère vide, le sous-main, la tasse, son fauteuil. Et lui, bien sur, dont la silhouette peine à remplir la pièce d’une quelconque présence. L’autre, il arrive toujours en avance. Comme tous les matins, il ne dit rien. Il ne sait même plus pourquoi il ne parle plus. Comme tous les matins, il pousse la porte du bureau d’Hastings et se tient debout en face de lui. Comme tous les matins, son coéquipier boit en renâclant sa chicorée, que lui, a préparée et déposée sur le sous-main. Comme tous les matins, il ne cherche pas à savoir pourquoi il verse de l’eau bouillante sur de la poudre brune pas plus qu’il ne cherche à savoir comment cette même poudre réagit lorsqu’elle brûle au contact de l’eau. Il verse, remue, touille et dépose sur le sous-main. Il ne sait même plus pourquoi il le fait, il déteste verser, remuer, touiller et déposer sur le sous-main. L’autre, celui qui est debout en face d’Hastings et qui ne parle plus c’est Nietzsche. L’autre a un bureau, dans lequel il ne met jamais les pieds. Il préfère peut-être celui d’Hastings, bien que le sien ait une fenêtre. S’il parlait encore, il aurait sans doute pu s’expliquer sur son choix. Mais Nietzsche n’est plus que silence. Parfois, il s’exprime par signes, des gestes la plupart du temps trop saccadés pour qu’Hastings en comprenne le sens. Une fois, il a gribouillé sur une porte, « souviens-toi d’oublier ». Hastings n’a pas choisi de travailler avec Nietzsche, pas plus que lui n’a demandé à travailler avec Hastings. L’un a été muté, l’autre promu. De cette équation administrative est né une collaboration obligatoire mais maladroite. S’il y avait eu une fenêtre dans le bureau, Nietzsche aurait peut-être vu quelque chose, mais comme il ne parle pas, nul ne sait ce qu’il en aurait pensé. S’il avait eu un stylo et une feuille de papier, il n’aurait rien écrit car il est debout et non assis comme Hastings et que de toute façon il n’a jamais su écrire et a oublié comment parler. Dans cette pièce de trois mètres sur cinq, il n’y a qu’eux deux, l’un assis, l’autre debout, une étagère vide contre le mur de droite, un cadre ne contenant rien sur celui de gauche, et entre les deux hommes, une plaque de tôle montée sur deux tréteaux en fer qui les sépare l'un de l'autre. Avant – car il y a toujours un avant mais pas toujours un après – Hastings avait eu un prénom ainsi qu’une barbe. Il préférait la seconde au premier. Depuis, lorsqu’il se gratte la joue, il ne gratte plus que de la peau. Cela ne le rend ni moins bon, ni meilleur, sans doute légèrement nostalgique. Lorsqu’il avait été appelé, il avait répondu. Non pas par obéissance, seulement par politesse. En plus d’un uniforme, on lui avait donné une fonction.  Alors, chaque matin, il pointe. La machine, quand elle poinçonne sa fiche, ne fait aucun bruit : elle poinçonne en toute piété. Maintenant, il a un bureau avec une plaque sur la porte qui indique son rang. Comme il est au troisième sous-sol, personne ne vient jamais le déranger. S’il devait s’arrêter un instant de frotter la buée de ses lunettes avec le coin de sa chemise ou de souffler sur le liquide brunâtre dont la vapeur tache sa monture de petites stries granuleuses, il serait probablement effrayé de se rendre compte qu’il ne sait même pas le nom de la ville dans laquelle il est. Mais Hastings frotte et souffle. Nietzsche ne regarde rien et ne voit pas grand-chose. Il n’est ni contemplatif ni végétatif, il est tout simplement. Dans sa main droite, il tient un dossier dont le contenu se résume à deux feuilles. Sur ces deux feuilles, qu’il va d’un instant à l’autre tendre à Hastings, sont griffonnés à l’encre noire deux dépositions retranscrites par un copiste capucin, amateur de belotte à ses heures perdues. Pour l’heure, Nietzsche se contente de serrer la pochette bleue dans le creux de sa paume, ce qui a pour effet de froisser le papier. Mais de cela, il s’en moque. Il n’a de compte à rendre à personne et ne cherche pas à ménager qui que ce soit. Il attend qu’Hastings ait fini d’essuyer ses lunettes et bu au moins la moitié de sa tasse. Ensuite, il avancera de deux pas, s’arrêtera face à lui et ploiera à peine l’échine tandis que son bras esquissera une arabesque et que sa main s’ouvrira, déposant sur le bureau le dossier. Pour l’instant, Nietzsche attend et Hastings frotte. Au bout d’une heure ou de deux minutes – Nietzsche ne saurait le dire, la montre qui dépasse de son gousset n’a plus d’aiguilles – Hastings ouvre le dossier et lit la première déposition, puis la seconde. Enfin, il hoche la tête. Ce hochement fait partie intégrante de son travail et en fonction de son inclinaison et de son obliquité, Nietzsche sait à quoi s’en tenir. Là, le hochement est long et profond, il décrit une courbe généreuse qui remonte et redescend par deux fois. C’est le signe d’un acquiescement, teinté probablement d’une légère ironie. Si ironie il y a, elle se trouve dans le second mouvement, celui qui d’en bas remonte vers en haut. Plus rapide, plus sec et plus ferme que son prédécesseur, il marque une distance, certes très légère, mais néanmoins bien réelle. Mais rien n’est moins certain que cette affirmation, Nietzsche ne parle pas et nul ne sait ce qu’il pense ni même s’il pense encore quoi que ce soit. Hastings referme le dossier. Ce qu’il doit faire maintenant ne lui plait pas particulièrement. Il va falloir qu’il se lève et sorte de son bureau après en avoir refermé la porte à double tour, plus par habitude que par crainte. Nietzsche ne le précédera qu’à ce seul instant et ce parce qu’il est bien obligé de passer devant lui pour qu’il puisse verrouiller la porte. Après, il s’écartera et se contentera de suivre Hastings jusqu’au cinquième sous-sol. Lui sait parfaitement où se trouve ce qu’ils chercheront, le cinquième sous-sol est par définition son monde, son terrain de jeux favori. Mais il laissera Hastings chercher le gardien, personnage taciturne qui n’a aucune place dans cette histoire. Non pas à cause de sa taciturnité, mais parce qu’il n’est qu’ombre et que le cinquième sous-sol en est le Royaume. Une fois devant les cellules, Hastings entrera dans la première, tandis que Nietzsche restera sur le pas de la porte, les bras croisés sur la poitrine. C’est ainsi qu’ils fonctionnent. Mais avant toute chose, Hastings doit se lever de son fauteuil. Il ne le fera qu’après avoir bu la moitié de sa tasse. Le café est froid, le plafonnier éteint, la porte fermée. Hastings s’avance, Nietzsche s’écarte. Leurs semelles claquent sur les marches de l’escalier qui mène au cinquième sous-sol. Hastings cherche le gardien sans le trouver. Nietzsche, lui, l’a bien vu, mais ne dit rien. Sur le carreau des ténèbres, la balafre du gardien marque l’obscurité d’un sourire. Mais Nietzsche ne dit rien, il ne sait même plus pourquoi il ne parle plus. Hastings trouve davantage qu’il ne cherche. La cellule A est en face de la B. Le cinquième sous-sol est une surface plane de 30 mètres sur 50 traversée par une travée qui la sépare en deux. Les cellules de droites devraient être pleines mais sont en réalité vides. Dans celles de gauche, deux détenus. Derrière les barreaux, un homme qui dort. Certains pourraient y voir une allégorie, mais Hastings, lui n’y voit rien. C’est à cause des ombres sur le verre de ses lunettes. Les cellules en elles-mêmes ne contiennent qu’un lit de camp monté sur quatre tréteaux en fer. Sur le lit, des draps souillés, un oreiller, quelques puces, sans doute. S’il y avait eu une fenêtre, les détenus auraient peut-être vu le ciel. Mais, il n’y a que trois murs de grés, des barreaux et derrière de la terre. C’est le privilège de travailler au cinquième sous-sol. S’ils avaient eu un stylo et une feuille de papier, ils n’auraient rien écrit car il n’y a plus rien à écrire. Mais, il n’y a que les cellules vides en face d’eux, le lit, les draps et les puces. Et eux, bien sûr, dont les silhouettes peinent à remplir la pièce d’une quelconque présence. Nietzsche a les bras croisés sur la poitrine. Hastings est assis devant le premier détenu. C’est comme ça qu’ils fonctionnent. Comme Nietzsche ne dit rien, il ne parle plus. Maintenant, c’est Hastings qui pose les réponses. Il n’invente rien, il s’en tient au protocole. À la réponse C correspond la question D. Le prisonnier, l’homme qui dort, s’il avait eu une voix, n’aurait rien dit car il est couché et non assis comme Hastings et que de toute façon il n’a jamais su parler et a oublié comment dire. Il n’a en tête que sa bassine rose et ses six chaussettes, qu’il ne reverra d’ailleurs jamais. De toute façon, il n’aurait rien dit car il ne sait pas grand-chose et ne pense rien. Il a peur, il attend. Il attend, au cinquième sous-sol, qu’Hastings cesse de parler. Il n’est pas encore mort, il n’est pas devenu sain d’esprit. Hastings, qui veille à tout, a donné la solution malgré lui. Il faut qu’il cesse d’espérer comme un homme éveillé. Nietzsche a les bras croisés sur la poitrine. Hastings est assis devant le second détenu. C’est comme ça qu’ils fonctionnent. Comme Nietzsche ne parle plus, il ne dit rien. Maintenant, c’est Hastings qui pose les questions. Il n’invente rien, il s’en tient au protocole. À la réponse C correspond la question D. Le prisonnier, Bartleby, s’il avait eu un stylo et une feuille de papier n’aurait rien écrit car il n’y a rien à copier et que de toute façon il n’est plus copiste. Aux réponses d’Hastings, il questionne. Il préférerait ne pas. De toute façon, il n’a aucune préférence véritable. Il préférerait ne pas, tout simplement. Il est une lettre au rebut, un message de vie qui court vers la mort. Il préférerait ne pas avoir peur, mais il a peur. Il préférerait ne pas attendre, mais il attend. Hastings, qui veille à tout, a donné la solution malgré lui. Il faut qu’il dorme avec les rois et les conseillers. Hastings referme la porte de la seconde cellule. Ce qu’il doit faire maintenant ne lui plait pas particulièrement. Il le fera quand même. Non pas par obéissance, mais par politesse. Si Nietzsche avait eu les qualifications nécessaires, Hastings lui aurait demandé d’effectuer la besogne à sa place. Mais Nietzsche n’a pour seule qualification que le silence. Si le gardien avait été à ses côtés, il aurait pu s’en occuper. Mais Hastings ne voit nulle part le gardien qui de toute façon n’a aucun rôle à jouer dans cette histoire. Nietzsche, s’il avait pu parler, aurait dit où se cachait ce personnage, mais il ne dit rien alors il ne parle plus. Sur le carreau des ténèbres, la balafre du gardien marque l’obscurité d’un sourire. C’est pourquoi la tache incombe nécessairement à Hastings. Cela ne le rend ni moins bon, ni meilleur, sans doute légèrement nostalgique. Nietzsche sait parfaitement ce qu’ils vont faire, le cinquième sous-sol est par définition son monde, son terrain de jeux favori. Mais il laissera Hastings s’en charger qui, dans un premier temps, hésitera mais finira par s’exécuter. Une fois, il a gribouillé sur une porte, « souviens-toi d’oublier ». Mais, comme il ne parle plus, nul ne lui a demandé ce qu’il avait voulu dire. Non pas à cause de son mutisme, mais parce qu’il est n’est qu’ombre et que le cinquième sous-sol en est le Royaume. Maintenant, Hastings a la main sur le commutateur. Il se tient juste entre les deux cellules, la A et la B. Pour l’instant Nietzsche attend et Hastings hésite. Enfin, son doigt pousse le levier qui claque dans le silence. À la réponse de la lumière, Hasting questionne les ténèbres. De l’homme qui dort et de Bartleby, ne reste qu’un dossier dont le contenu se résume à deux feuilles. Sur ces deux feuilles, que Nietzsche va d’un instant à l’autre tendre à Hastings, sont griffonnées à l’encre noire deux dépositions retranscrites par un copiste capucin, amateur de belotte à ses heures perdues. Pour l’heure, Nietzsche se contente de serrer la pochette bleue dans le creux de sa paume, ce qui a pour effet de froisser le papier. Mais de cela, il s’en moque. Il n’a de compte à rendre à personne et ne cherche pas à ménager qui que ce soit. Il attend qu’Hastings ait fini d’essuyer ses lunettes mais il aura beau frotter, la poix ne partira jamais. Ensuite, il avancera de deux pas, s’arrêtera face à Hastings et ploiera à peine l’échine tandis que son bras esquissera une arabesque et que sa main s’ouvrira, déposant dans la paume de l’autre le dossier. Pour l’instant, Nietzsche attend et Hastings frotte. Lui, il arrivera toujours à l’heure. Comme tous les matins, il grognera. Il ne saura même plus pourquoi il le fera. Comme tous les matins, il poussera la porte de son bureau, allumera le plafonnier, attendra que les néons aient fini de se secouer les étincelles et s’assoira dans son fauteuil. Comme tous les matins, une tasse d’ersatz brûlant l’attendra sur le sous-main. Comme tous les matins, il ne cherchera pas à savoir qui l’a apportée là, ni quand. Il se contentera de boire et de grimacer. Il ne saura même plus pourquoi il le fera, il détestera le goût de la chicorée. Lui, celui qui sera assis et qui rouspètera parce que les verres de ses lunettes seront embués, c’est Hastings. Mais ce matin, quand il pousse la porte de son bureau et allume le plafonnier, la lumière ne vient pas, les néons n’ont plus d’étincelles à secouer. Comme Nietzsche ne parle plus, il ne dit rien. S’il avait pu parler, il aurait dit. Mais comme il ne parle pas, Hastings ne lui demande plus. Nietzsche sait parfaitement ce qui va se passer, le cinquième sous-sol est par définition son monde, son terrain de jeux favori. À la réponse de la lumière, Hastings questionne les ténèbres. Et sur le carreau des ténèbres, la balafre du gardien marque l’obscurité d’un sourire.

1 Comment:

jeremy said...

Cela faisait longtemps que je n'avais lu qqchose d'aussi bon
merci à l'auteur

s