Friday, November 09, 2007

Sforzinda

Il n’y avait pas de cadavres sur la route mais plutôt une route sous des cadavres. Notre Jeep roulait à vive allure à travers des vestiges de champs et de villages, les pneus flirtant avec la poussière, écrasant des corps fraîchement coupés. Les églises avaient été pillées avant d'être brûlées, les maisons un instant remplies de cris puis vidées de leur vie… Le pays subissait un génocide sans précédent. On creusait la terre pour y entasser des épluchures humaines, dans le secret espoir qu’un jour jailliraient de beaux arbres sans fruit. Devant ce funeste spectacle, les fleuves fuyaient vers la mer, et la mer vers une terre meilleure. C’est à cette période que l’info sur « Sforzinda » tomba. Deux semaines plus tard, j’engageai un jeune du quartier pour me servir de guide. Nous quittâmes Port Moresby au petit matin, laissant derrière nous une ville encore endormie. La marche s’annonçait longue et nous devions arriver à destination –si toutefois il y en avait une– en fin de journée. Nous marchions depuis plusieurs heures quand Nfuré, me tendant un bandeau, fit signe de le porter à mes yeux. ÉCRAN NOIR. Nos sens opèrent comme des fourmis bâtisseuses ; lorsque l’un faiblit, il est supplanté par un autre. L’ouïe remplace la vue, le nez devient l’œil. Je perçois à présent des sons au kilomètre à la ronde. J’entends les bruits de pas de mon jeune compagnon, je sens ma respiration cahotante. Je sens l’odeur rêche de la terre et le soleil brûlant ma peau. J’entends le temps qui passe… *** Nfuré me tapote l’épaule et je retire mon bandeau. Nous sommes au bord d’une falaise. Des têtes d’arbres touffus forment une mer verte et agitée par le vent à nos pieds. Et le soleil qui décline au loin sur le miroir fêlé de l’océan. J’interroge du regard Nfuré qui me fait comprendre d’un geste de la main que je dois descendre la falaise et traverser la forêt. Lui ne s’aventurera pas plus loin. « Si je ne suis pas revenu d’ici l’aube retourne t’en. Et pas un mot sur notre petite expédition». J’entame ma descente par un chemin de traverse rocailleux, mettant ma vie en péril à chaque pas. Falaise–forêt–ruisseau–ciel qui s’obscurcit–fatigue. Deux heures de marche qui me conduisent au pied d’un mur de pierre, infranchissable. Sur une roche polie, le cul blotti, je m’allume une cigarette et mes pensées s’évaporent. Entre deux nuages de fumée et une fouille exhaustive, je découvre un trou derrière un buisson. C’est un tunnel qui débouche de l’autre côté (de l’autre côté ?). Je rampe une bonne heure dans l’obscurité avant de trouver la sortie. Il fait tout à fait nuit à présent et dans ces ruines industrielles pas le moindre bruit, une impression non pas de mort mais d’absence de vie. J’éprouve aussi la désagréable sensation de m’éloigner davantage de mon but. Des machines en putréfaction me renvoient à un passé industriel et laissent présager qu’ici aussi des banderoles frappées de slogans utopistes ont fait à un moment leur apparition. Le hangar s’ouvre sur une rue jonchée de carcasses de ferrailles tout droit sorties d’un film de science-fiction. De hautes bâtisses éventrées, aux yeux tombés en lambris de verre sur le sol, semblent sur le point de céder à ma présence. Soudain, un bruit me fait sursauter. C’est un banc d’oiseaux qui, alarmé certainement par mon intrusion, s’est envolé vers une lune informe. Sans ressource aucune, je décide de prendre à mon tour leur direction. …Ce tunnel-ci est plus court. En quelques minutes je me retrouve dans une chambre vide. La porte est ouverte et dissipe des bruits de foule. De la vie, enfin ! Étrangement, l’idée de n’être plus seul me flanque la frousse. Qu’est ce qui m’attend derrière cette porte, si ce n’est un monde entièrement différent de celui dont je viens et qui pourrait se révéler hostile à ma présence. Ne ferais-je pas mieux de rebrousser chemin? *** C’est une grande place bordée d’édifices gothiques comme on peut en trouver à Prague ou à Barcelone. Une fontaine brûle en son centre et inonde les façades d’une lumière bleue évanescente. Ce doit être le coeur de la ville car toutes les rues convergent ici, déversant leurs flots d’hommes et de femmes –non ce sont plutôt des arlequins et des monstres… quel étrange spectacle! La population est tout entière déguisée. On se croirait à Rio. Un bruit me tire de ma stupeur : un mendiant affalé contre un mur crache des gestes menaçants en direction de la foule. Un clodo, ici ? curieux. Je ne m’attendais pas à rencontrer la misère à Sforzinda. Je m’approche et lui demande qu’elle est la raison de cette fête, mais, pour toute réponse, j’obtiens un regard réprobateur. « Vous sortez d’où ? C’est la Fête de l’Océan. Que voulez-vous que ce soit ? Cette même foutue fête que l’Orateur nous balance chaque année pour nous lobotomiser ! »Le type s’excite et je préfère m’éloigner en vitesse avant qu’on ne me repère bêtement. Les boutiques en bordure de rue ne portent pas d’enseignes et vendent toutes la même chose : des costumes. Je m’invite dans l’une d’elles. À l’intérieur, mille et un costumes suintent des murs. On peut à peine se déplacer. Le propriétaire, un vieil homme languide et au teint cireux, regarde de derrière son comptoir ma ridicule lutte avec son fourbi. Un sourire s’est glissé sur ses lèvres. « Puis-je vous aider ? – Oui, je voudrais celui-là, s’il vous plaît». Le visage blafard s’approche et me tend un masque blanc inexpressif qui fera parfaitement l’affaire. Au moment de passer en caisse, je réalise que je suis à sec. Paniqué, je coule un regard de chien battu sur le comptoir. Le vieux répète son indescriptible sourire, « rien ne presse, vous me le rapporterez plus tard». Dehors, la place fourmille de singes, de pirates, de clowns, de nains, de… une main m’attrape par le forceps et m’entraîne dans cette marée humaine en délire. Je me retrouve entre un gorille et un ours qui me prennent dans leurs bras à tour de rôle. Évitant de justesse l’asphyxie, je plonge au sein d’une ronde de danseurs africains –je déteste danser ! Cédant à leurs exhortations, mon corps, poussé plus que charmé par la tonitruance de leur tamtam, se disloque à son tour, maladroitement. Tous en chœur nous entamons une descente débilitante vers la plage. À travers les deux petits trous qui me servent d’yeux, je remarque un homme qui me dévisage avec insistance. M’aurait-on démasqué? Il reste pourtant en retrait, rasant les murs, se suspendant aux balcons, s’adossant aux vitres, disparaissant puis réapparaissant. Je finis par m’habituer à sa présence et ne fais bientôt plus attention à lui. L’océan se profile au loin. Une poitrine généreuse me tend une coupelle et m’incite à boire un étrange liquide à la cerise –ou quelque chose de proche. Les choses tendent à se confondre, à s’entremêler, créant un délire de courbes et de couleurs. Le rythme du carnaval s’exacerbe et l’écume d’une transe incontrôlée pointe aux commissures de mes lèvres. Je lâche un pet. *** Nous ralentissons, grisés dans la sueur et l’effort de liesse. L’Océan ! Derrière moi, Sforzinda, tel un corps anémique, déverse son flot d’hommes et de femmes dans la mer. La mer qui à cette heure est un gros canevas noir percé par la timide lumière des bateaux en rut. Sur la plage, un homme cannibalement vêtu est perché sur une estrade. Il harangue la foule et sa voix électrisante déclenche une houle d’applaudissements idiots. Cet homme, je le reconnais, c’est le pervers qui me suit depuis le début. C’est l’Orateur ! Je cherche à me dissimuler sous l’aisselle de la foule, mais il a déjà bondi à terre et se dirige vers moi, torche en main. Sa folie, que les flammes reflétées dans ses yeux aggravaient, me tétanisa. (Excusez cette envolée lyrique doublée d’un passé simple qui n’a rien à faire ici). Je me cramponne à la trompe de mon voisin l’éléphant mais heureusement pour moi le prédateur oblique subitement en direction de la mer. Sur le rivage, il immole une relique sainte. Aussitôt, une dizaine d’hommes encagoulés la portent à l’eau où elle entame sa lente dérive. La foule se prosterne et –chose singulière– se tait à l’unisson. Très vite un silence, trahi par les crépitements du bûché, embaume la plage, la ville, l’air. *** On me sort la tête du sable. J’ai l’impression d’émerger d’un sommeil de lendemain de fête. Le vieux costumier est penché au-dessus de moi. Il m’explique que je me suis endormi, que l’on s’est tous endormi, envoûté par les charmes soporifiques d’un silence parfait. Et que nous sommes revenus à la vie, purifiés. « À présent il faut laisser la mer accomplir son rituel sacré. Retournons en ville pour le banquet». Je me relève péniblement et suis la foule qui repart silencieuse. Je me rappelle m’être retourné et avoir cherché des yeux la relique embrasée, mais cette dernière n’était plus qu’un pâle point luttant –ou cédant– à l’obscurité de l’océan. Les rues ont changé de décor : on a fermé toutes les boutiques, les gens ont retiré leurs costumes et m’apparaissent pour la première fois à visage découvert. Des visages rayonnants de nouveaux-nés. Des tables drapées de nourriture sillonnent les rues ; des guirlandes bleues, rouges, vertes et pourquoi pas jaunes, suspendues aux arbres, aux fontaines, aux fenêtres, aux lampadaires s’expriment dans un langage doux et tamisé. Une musique tijuanesque pleut sur toute la ville. Je réalise pour la première fois que les rues ne portent pas de noms, mais plutôt de petites céramiques figurant des animaux qui égayent les murs: il y a la rue du Tigre, la rue du Crocodile, la rue du Coq… Devant chaque porte d’entrée tout un bric-à-brac a fait son apparition : des tables, des lits, des armoires et des bibelots jonchent les trottoirs. Les maisons ont été vidées et les fenêtres laissées grandes ouvertes comme pour accueillir l’air sacré et purificateur du large. On m’offre de la viande, du pain et de ce breuvage mystérieux que j’apprends à connaître. Je ne remarque pas tout de suite que le vieux vendeur a disparu. Je retire mon masque dégoulinant d’émotions et déambule dans la cité, suivant le cheminement sans fin du banquet. Je pénètre dans une rue rougie par des cracheurs de feu ; plus loin, sur une petite place verte, un théâtre de foires s’est improvisé et de jeunes comédiens interprètent leur Molière local ; je dégringole un escalier bleuté par deux hommes qui s’embrassent sans se toucher et je déferle sur un jardin jaune où des mimes impossibles rappellent d’un doigt sur la bouche qu’il faut se tenir tranquille. Je suis lentement pris d’une lassitude heureuse, aussi les détails m’échappent et je cède à cette nuit trop grande pour moi. Je finis par aboutir à nouveau sur la plage. Derrière moi s’élèvent les dernières clameurs d’une fête sans fin. Un petit groupe d’aborigènes m’invitent à célébrer avec eux la résurrection de l’horizon. Ils me tendent une bouillotte dans laquelle fume une herbe bleue. J’inspire puis recrache successivement quelques bouffées de cette fumée froide et inconnue. Allongé sur un sable que les premières lueurs de l’aube venaient réchauffer, j’ai fermé les yeux un instant. Mes nouveaux amis continuaient à converser, mais leurs voix, devenues indistinctes, ont fini par s’estomper. Il y avait aussi le bruit des vagues venant s’échouer sur le rivage, la caresse d’une petite brise sur ma nuque, la chaleur du soleil sur mon visage et ces couleurs dans ma tête qui plus tard me semblèrent comme une terrible absence de noir… *** Arrivé au large, je me retournai pour m’imprégner une dernière fois de « Sforzinda », que je savais ne jamais revoir. Mais la cité avait disparu sous un épais brouillard qui l’enveloppait entièrement, tel un rêve recouvre un autre rêve et le fait disparaître. Sans réprimer un sourire, j’ai continué à ramer.

2 Comments:

Flo said...

Je ne ferais pour seul commentaire que ma version alternative de Sforzinda. Tout le mérite d'un bon texte (et il sacrement bon) est d'inspirer une autre histoire. Merci donc.

Anonymous said...

sacreblond!

s